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Bravo Zulu


Tout l’or des braves

Dans la lignée de « L’histoire générale des plus fameux pirates » ouvrage paru en 1724 avec pour auteur un certain capitaine Charles Johnson, pseudonyme possible de Daniel Defoe, l’avocat canadien Clifford Jackman nous conte avec brio et force de détails, les us et coutumes des derniers pirates des Caraïbes et de l’Océan Indien. Sans sacrifier au folklore et sous une forme romancée, Jackman dissèque la vie à bord des navires battant Jolly Roger, véritables microcosmes flottants qui sont par bien des égards le reflet des communautés ‘sédentaires’. En mêlant la légende, le rêve et la réalité, l’auteur nous offre une fresque impressionnante du monde des pilleurs des mers, cruels, sanguinaires et crasseux mais parfois capables du meilleur après avoir commis le pire.

 La signature du traité d’Utrech en 1713 met fin à la Guerre de Succession d’Espagne. Une des conséquences de cette paix éphémère est le désarmement partiel des flottes royales et le renvoi de bon nombre de marins qui désœuvrés, vont se tourner vers la piraterie plutôt que vers la navigation marchande où les soldes sont maigres et les conditions de vie inhumaines.

Nous sommes en 1721 à Nassau, James Kavanagh arme le Saoirse, un trois ponts portant 52 canons, il engage un équipage de bric et de broc dont la plupart des membres sont des pirates de pure souche, à l’air bien patibulaire et au gosier fortement en pente. Les règles de la flibuste sont néanmoins respectées : la communauté pirate se réunit régulièrement en assemblées et élit démocratiquement son quartier-maître, celui qui fait tampon entre le capitaine et le reste de l’équipage. Chacun signe la chasse-partie qui énumère très précisément les droits et devoirs des personnes à bord, y compris les règles de répartition des prises. La démocratie règne chez les pirates ! enfin presque … mais en tout cas, beaucoup plus que dans la marine royale ou celle du commerce dominées par l’aristocratie et la timocratie, sans égards pour les hommes d’équipage.

Kavanagh, la trentaine fatiguée et victime du scorbut, assied son pouvoir sur l’ordre, la force et la discipline. Son second Tom Apollo est un fin manœuvrier à la psychologie ombrageuse, adepte de la brutalité et peu aimé de ses marins. Ils sont 350 à bord en comptant les quelques commanditaires de l’expédition. Tout ce joli monde difficile à manier mange à l’excès, boit sans soif, danse sans grâce et chante à tue-tête l’hymne des frères de la côte : Ne m’avais-tu pas promis…que tu m’épouserais…

 Ici on canonne un fort supposé être un coffre-fort. Là on pille un riche galion portugais. On échappe à la tempête, on se tire d’un échouage périlleux, on frappe de taille et d’estoc et les mutins n’abandonnent jamais leurs désirs d’alternance dans le commandement. Kavanagh fait penser à Edward England qui en 1720 prit le Cassandra en rade d’Enjouan, Apollo ressemble à Taylor, ancien lieutenant de la Royal Navy qui se lança à l’abordage de la Vierge du Cap en rade de Saint Denis. Les ombres de Jack Rackam dit Calicot Jack, d’Edward Teach dit Barbe Noire ou de Samuel Bellamy planent sur cette histoire tout comme Libertalia, cette mythique colonie libertaire organisée en république par des pirates utopiques au nord de Madagascar.

L’auteur détaille avec une minutieuse précision la manœuvre d’un grand voilier, ses tactiques d’attaque ou de fuite. Aucun hunier, aucun espar, aucune drisse ne manquent à cette fresque haute en couleurs qui se déroule sur près de 500 pages, jusqu’à ce que le chasseur devienne gibier et que les vivres viennent à manquer.

Mais ce conte se veut aussi être un conte politique où sont passées en revue les différentes formes de mener des hommes. L’aristocratie est proche de la timocratie que décrit Platon, l’oligarchie n’est jamais loin de la tyrannie Quant à la démocratie, si elle organise les diversités comme la définit Edgar Morin, elle génère en même temps la conflictualité. A bord du Saoirse on ne fait pas exception, le chef est voué à être défié d’autant que chez les pirates, la loyauté est une vue de l’esprit et la confiance est un concept aux contours mal définis. Le feu de l’action est le seul moment où l’autorité du capitaine ne peut pas être contestée, les périodes de calme où l’on passe le temps à siffler pour faire venir le vent, sont-elles propices aux frondeurs toujours prompts à ourdir des mutineries qui si elles échouent, sont noyées dans le sang et arrosées de rhum ou l’inverse et si elles réussissent, font souvent voguer le navire de Charybde en Scylla, métaphore d’un cadre politique miné par des coups d’état successifs.

CF(H)  Alain M. BRIERE
18/02/2021

Tout l’or des braves
Clifford JACKMAN
Paulsen

Voir également la recension de LV(H) Dominique RENIE et la recension du LV(H) Bruno LEUBA

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