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Errances

Il est vraisemblable que personne ne se serait souvenu de Vitus Halmstad Behring si James Cook, une cinquantaine d’années après l’exploit, n’avait donné son nom au détroit qui sépare la Russie de l’Amérique. Détroit que Béring a cherché sans vraiment le trouver malgré deux expéditions dantesques à travers la Sibérie et les flots peu dociles issus de la rencontre des océans Pacifique et Antarctique.

Olivier Remaud, philosophe et directeur à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, va nous raconter l’histoire de ce danois, marin par vocation, enrôlé dans la marine russe où il déroule une carrière sans éclat. Il est pourtant mandaté par Pierre le Grand pour déterminer les limites septentrionales orientales de l’Empire et lever le doute sur la séparation des continents russe et américain.

En 1725 à 44 ans, Vitus Behring alors Capitaine de 1er rang, prend la tête de sa première expédition et part de Saint Pétersbourg, cap à l’Est pour rallier Okhotsk face au Pacifique. 6’000 kilomètres de Sibérie à pied, en traineau à cheval, en gabarres et toujours en souffrance. Le maigre corps expéditionnaire doit affronter la nature hostile, la chaleur, le froid, les autochtones peu accueillants et les autorités locales peu coopératives. Arrivé à Okhotsk au bout de deux ans… il fera construire le Saint Gabriel pour naviguer cap au Nord en longeant la presqu’île du Kamtchatka jusqu’à voir la côte s’incurver vers l’Ouest. Il a franchi le détroit sans s’en apercevoir, la brume n’ayant pas permis de voir les côtes d’Alaska à moins de 45 nautiques de là… A minima Béring pourra confirmer qu’il n’y a pas de continuité entre l’Empire et l’Amérique ! De retour à Saint Pétersbourg après 5 années d’errance. Béring va retrouver sa jeune épouse Anna mais aussi les critiques des terriens qui jugent piètres les résultats de la très couteuse expédition. Béring n’aura pas la promotion escomptée ni la récompense espérée qui lui aurait permis d’atteindre le rang social et le train de vie auquel sa femme et lui aspiraient depuis toujours.

Malgré ces déconvenues et sa frustration, Béring accepte néanmoins de conduire ? La grande expédition du Nord aux buts plus ou moins semblables à la première. Cette fois, il sera accompagné de son épouse et de ses deux cadets en bas-âge (!) ainsi que d’une escorte de savants de toutes disciplines.

Le voyage jusqu’à Okhotsk n’est toujours pas une partie de plaisir d’autant qu’il faut gérer les chicaneries et les rivalités inhérentes à une troupe hétéroclite. On construit deux navires : le Saint-Paul commandé par Tchirikov et le Saint-Pierre conduit par Béring. Ils navigueront de conserve en vue de découvrir l’Amérique, jusqu’à se perdre dans la brume. Plutôt que de tirer au NE comme suggéré par le jeune naturaliste allemand Steller après des discussions avec les indigènes qui évoquaient une masse de terre de l’autre côté de la mer, Béring pique au SE dans l’idée de toucher le continent Nord-américain puis de remonter au Nord vers la séparation des deux continents. Le scorbut, la lassitude et les tempêtes déciment les ardeurs. La malchance fait le reste et le Saint-Pierre se fracasse sur un îlot où exténué par tant d’adversité, Béring mourra le 19 décembre 1741.

Tenu par la chronologie d’une biographie souvent génératrice d’ennui, Olivier Remaud réussit néanmoins à nous faire vibrer à l’évocation de ces expéditions d’un autre temps, faites avec peu ou pas de moyens mais avec une rare audace, de la persévérance et beaucoup d’obstination.

Béring s’est épuisé à la tâche sans que ne soient reconnues ni la justesse de ses documents sur la Sibérie ni ses conclusions sur la discontinuité des continents et donc de l’existence d’un passage maritime entre eux (dont l’importance croit depuis peu avec le développement de la Route du Nord). D’une nature peu portée à la polémique, Béring n’a pas su ou voulu se défendre contre les accusations de ses détracteurs et sa vie durant il aura toujours du mal à séparer l’espoir du désespoir. Son histoire est d’un grand intérêt, relatée avec talent par Olivier Remaud.

CF(H) Alain BRIERE
30/01/2020

Errances
Olivier Remaud
Editions Paulsen

Voir également la recension du CF(H) Jean-Paul BILLOT, du CV(R) Marc LEVATOIS et du CV(H) Gérald BONNIER

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